« Éditos

…ou la mécanique de la peur

Sahara, Afrique

Photos © Didier Constant, R-Pur

Parfois, j’ai le sentiment de vivre dans une dystopie. Prisonnier d’une société qui pense pour moi, planifie pour moi, agit pour moi. Qui me déresponsabilise et ne me laisse pas le choix de déterminer comment je veux vivre, encore moins mourir. Car aujourd’hui, on n’a plus le droit de mourir. Pas plus à moto — une activité jugée dangereuse qu’il faudrait bannir — que d’un accident stupide, d’une maladie ou d’un virus malicieux. Il faut vivre coûte que coûte. Ce n’est pas tant la qualité de notre vie qui compte, mais sa durée. Ériger le principe de précaution en dogme est liberticide et potentiellement dangereux. Surtout quand le remède est pire que le mal…

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Dans Fahrenheit 451, le célèbre roman de Ray Bradbury, un personnage demande au héros s’il vaut mieux être heureux qu’être libre. Comme s’il fallait choisir entre les deux. Comme si le gouvernement avait pour mandat d’assurer notre bonheur à tout prix. Envers et contre nous.

En fait, il ne peut y avoir de liberté sans responsabilité, sans conscience. Pour Sartre et les existentialistes, l’homme existe d’abord et, en fonction de ses choix, il devient ce qu’il est. L’homme est entièrement responsable. Il est « la série de ses actes » et, à ce titre, il est imputable de ceux-ci. En choisissant l’homme qu’on est, on crée une image de l’homme tel qu’on le conçoit : on crée l’humanité à sa façon. Si on donne à l’État le mandat de choisir à notre place, l’humanité que l’on façonnera ne sera pas belle à voir. Et nous n’aurons que nous à blâmer.

Les motocyclistes ont toujours été considérés, à juste titre, comme des marginaux un peu aventuriers, un peu fous, un peu rebelles. Mais c’est de moins en moins vrai. Beaucoup d’entre eux sont rentrés dans le rang. Eux qui risquent leur vie tous les jours sur les routes ou sur les circuits, sciemment, avec une certaine fierté qui frise parfois la défiance, réclament aujourd’hui qu’on les protège d’eux-mêmes et de leur passion. D’un virus invisible. Ce qui nous fait parfois douter de son existence.

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Benjamin Franklin aurait écrit qu’« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. » Il est vrai que la liberté représente un risque. Mais c’est un beau risque. Un que nous devons courir, même s’il fallait en mourir. Sans cela, nous deviendrions des sujets, non plus des citoyens et encore moins des hommes.

Dans l’industrie motocycliste, les années 2010 ont été celles de l’aventure. Comme concept. Comme produit. Comme mode de vie fantasmé. Les marketeurs de toutes les marques en ont fait leur cheval de bataille. Leur leitmotiv. Leur vocabulaire. Pas un lancement, pas une présentation, pas une pub qui n’intègre le mot « aventure » toutes les dix lignes. Au point où le terme est désormais galvaudé. Vide de sens. Et colle au palais quand on essaie de le prononcer.

Désormais, l’aventure se résume à aller faire l’épicerie, la peur au ventre. Une peur irraisonnée. Contre-productive. Paralysante. Vivre est devenu un sport extrême. Une maladie mortelle.

Canyons de Gateway

Je ne suis pas médecin, ni épidémiologiste, ni chercheur. Encore moins scientifique. Je ne sais pas à quel point ce virus microscopique menace réellement notre santé. Je ne sais pas si les mesures que l’on prend pour l’éradiquer sont bonnes, voire efficaces. Je ne sais pas si nous vivons une paranoïa systémique. Je ne sais pas qui a tort ou raison dans ce faux débat. Ce n’est pas mon propos. Je ne suis qu’un observateur impartial. Un éthologue dilettante. Un comportementaliste curieux qui regarde les gens vivre, agir et réagir. Qui note. Qui analyse. Et je vois bien que ce virus change notre façon d’appréhender la vie et le monde, notre manière de vivre. Qu’il nous amène à considérer les autres comme des menaces à notre bien-être personnel. Il est aberrant de constater qu’une partie de la population accepte presque de bon gré de remettre en question des acquis obtenus de haute lutte, au fil des siècles, comme le droit aux vacances, le droit de voyager, le droit de s’instruire, le droit de se divertir.

Pour certaines personnes de ma génération, avec lesquelles je partage une utopie humaniste, ce qui se passe aujourd’hui est inconcevable. Qui eût cru que l’on puisse incarcérer la population mondiale avec son consentement ? Que l’on puisse l’inciter à troquer sa liberté contre un masque de papier ? Que la peur puisse avoir raison de la raison au point où cette population prétendument éduquée et conscientisée perde son sens critique et sa capacité de penser, de rêver ? Qu’elle en vienne à se méfier de tout et de tous, voisins, famille et amis inclus ?

Dans ma jeunesse, les motards parcouraient les pays lointains et les contrées exotiques sans craindre ni les maladies, ni les conflits, ni les interdits. Sans se prendre pour des aventuriers. Ils respectaient trop le mot et ce qu’il représentait pour s’en draper à la moindre occasion. Pour eux, les aventuriers étaient ceux dont les actions périlleuses, courageuses, changeaient le monde. Leur faisaient découvrir des lieux inexplorés, des populations inconnues, des modes de vie inédits. Au péril de leur vie. Au risque de perdre leur santé mentale. Voire leur fortune.

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Aujourd’hui, on n’ose plus voyager en dehors de notre propre cour ni aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte. On prêche la distanciation sociale comme si c’était la panacée (en fait on devrait plutôt dire distanciation physique, ça serait plus correct — « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur de ce monde », disait Camus, « ne pas nommer les choses c’est nier notre humanité »).

On incite à la méfiance et à la délation. On lapide publiquement ceux qui osent penser ou critiquer. Ceux qui osent se poser des questions. Ou pire, poser des questions. Le débat est désormais nul et non avenu si ce n’est pour cautionner la pensée dominante.

« L’aventure est au coin de la rue ! » scandait un slogan de mai 68. Aujourd’hui, aller au coin de la rue est devenu une aventure. Les mots sont les mêmes, mais ils n’ont pas la même signification.

21 résponses à “La fin de l’aventure…”

  1. Alice

    Merci Didier.

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  2. Alain Paquin

    Tellement…

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  3. Alain Labadie

    Bonjour Didier,
    Fort bien écrit, comme toujours.
    Mais d’une tristesse infinie, et à mon avis ce n’est pas vrai du tout.
    J’arrive tout juste de 2 voyages presque bout à bout.
    1- Saguenay/Lac St-Jean, Charlevoix et la côte nord jusqu’à Kagaska
    2- Les Highlands en Ontario
    Bout à bout, près de 15 jours de routes heureuses et fort satisfaisantes !
    Près de 6,000 kilomètres de bonheur.

    On porte ce fichu masque pas pour se protéger soi-même, mais pour minimiser les risques de devenir un agent de propagation si on est porteur.
    Les frontières sont fermées … Belle occasion d’aller rouler ailleurs !

    À aucun moment ne me suis-je senti brimé ni privé de quoi que ce soit.

    C’est différent, et chiant. Mais heureusement passager.

    Et plus les gens font faire attention, plus vite ce sera chose du passé.
    Et il y aura bien un moment donné ce fameux vaccin, ou une thérapie dont l’efficacité aura été démontrée.

    En attendant, faisons donc contre mauvaise fortune bon coeur.
    On ne peut pas aller ici, ou là, allons ailleurs.
    On doit porter un couvre visage ici ou là, portons-le donc.
    Tient, en étant attentif à minimiser ces situations ;)

    La saison 2020 aura été différente, et nous nous en souviendrons tous.

    De là à râler à la fin du monde … il y a une différence d’approche du quotidien j’imagine.
    Carpe Diem !

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    • Didier Constant

      Bonjour Alain,
      J’arrive moi aussi d’un voyage dans la Baie Géorgienne et les Hautes-Terres. Et d’un autre à Tadoussac et Manicouagan. Très agréable au demeurant. J’ai déjà parcouru plus de 25 000 km cette saison. Je ne suis pas en manque de roulage. Et je me prépare à un autre voyage la semaine prochaine. J’en parlerai bientôt ;-)
      Je ne me plains nullement de ne pouvoir voyager ni de devoir porter un masque, même si, à mon avis, c’est plus un symbole de soumission qu’un moyen efficace de contrer les virus.
      J’observe seulement comment les gens réagissent. Et c’est ce qui m’étonne et m’interpelle.
      Par ailleurs, je ne râle pas, j’exprime une opinion qui n’est peut-être pas la tienne, mais qui a le mérite de découler d’une réflexion personnelle. En passant, le titre fait allusion à la fin de la vague «aventure». Pouvoir en discuter sereinement, c’est ça qui compte. Tant qu’on peut encore le faire ;-)
      Bonne fin de saison.

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  4. Gilles

    Je suis du même avis que Didier, je crois qu’il y a un but derrière toute cette masquerade.
    Et oui ma liberté est brimée et ça me dérange sérieusement. Le pire est à venir…

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  5. Pat L

    Très bon texte

    Il aurait pu être écrit v’là plusieurs années. Il y a déjà longtemps que la population veut être protégée d’elle-même et est prête à sacrifier son existence pour cela ….

    Aujourd’hui nous vivons l’apogée de ce délire collectif. En plus maintenant ce n’est plus des gouvernements où de institutions qu’il faut se méfier, c’est de cette société. Le port du masque et les mesures de distanciation sont appliquées par cette société apeuré. Vous n’avez qu’à vous approcher d’un commerce masque à là mains pour vous faire interpeller de le mettre plusieurs mètres avant l’entrée comme si vous étiez un terroriste.

    Je n’ai jamais aimé les êtres humains plus qu’il faut, mais aujourd’hui de voir l’humain arriver à ce point me coupe les jambes. La seule façon que j’ai personnellement de rester mentalement sain est d’éviter les contacts sociaux.

    Je me suis souvent demandé si mes efforts de socialiser valaient la peine. Aujourd’hui la réponse est évidente…

    Voilà

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  6. Lionel Raviscioni

    La situation en France n’est pas meilleure avec selon les sources officielles une reprise des cas déclarés. Quelle confiance pouvons nous avoir dans ces annonces qui viennent des mêmes gens qui nous disaient il y a 3 mois que les masques ne servaient à rien, qui ne prenaient aucune mesure barrière (nous avons pu mesurer le manque de mesures barrière de retour d’Afrique mi-mars alors que tous les pays africains étaient en mode défensifs). Que dire aussi des ces annonces alors que nous commençons seulement à faire des tests, que l’on sait maintenant que le virus mute progressivement et l’immunité n’est pas acquise pour ceux qui ont déjà développé la maladie. Oui, la priorité est développer un vaccin et en attendant on doit essayer de se prémunir; en particulier en évitant les lieux ou les masses peuvent se rassembler; c’est dommage pour les rassemblements de motos mais on survivra de cela. Et cela ne nous empêche pas de faire de la moto heureusement. Et là, franchement porter un masque sous le casque frise le ridicule autant que ceux qui le porte à l’intérieur de leur voiture. Le mettre en descendant de moto pour aller dans un commerce, oui! Mais sous le casque en roulant….pourquoi pas ne porter un préservatif chaque fois que vous croisez une péripatéticienne…..

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    • Didier Constant

      Ah, ah, ah ! Je ne sais pas dans quels quartiers tu te tiens Lionel, mais moi, je ne croise jamais de péripatéticienne ;-)

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    • Pierre G

      J’adore ta conclusion Lionel !

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  7. Bernard L. Bissonnette

    Bonjour, Didier,

    Très beau texte, tu possèdes une très belle plume.
    Oui il est vrai que notre liberté est un peu brimée pendant cette crise sanitaire, mais si nous élargissons nos horizons nous vivons (les gens de notre génération) une période incroyable au Canada, pas de guerre, pas de famine, une période de croissance économique, de nouvelles technologies, des découvertes scientifiques, des possibilités de voyage partout a travers le monde et des découvertes qui il y a peine 50 ans étaient impossible.
    Ma conjointe et moi venons de faire 5000 KM (tour de la Gaspésie, tour du lac Saint-Jean et tour que tu as recommandé en Estrie. Nous suivons tes parcours et tes récits de façon avide et nous te remercions de partager tes expériences.
    Suis je brimé de porter un masque OUI est-ce que nous sommes chanceux de parcourir les routes de la province et de faire des KM sur le bord de la mer certainement!!!
    Est-ce que faire de la moto est risqué OUI, mais la moto est comme l’amour une vie sans amour ne fait pas de sens.
    Est-ce que j’apprécie ma BMW RT 1250 avec toute la technologie, mais oui, mon manteau Airbag, notre GPS et toute la technologie, OUI C’est une façon incroyable de découvrir le monde tout en se procurant une plus grande sécurité.
    Porter un masque peut nous brimer de façon physique, mais la moto est plus que cela c’est le bonheur et la liberté de l’esprit. La société peut me brimer un peu physiquement, mais pas mentalement.
    Ton texte sur la liberté en moto était très bon, continue a nous faire voyager émotivement.
    Bernard

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  8. Sylvain Duhamel

    Moi perso, année de moto 2020 c est comme si j en ai pas eu. Je ne porte pas de masque et je n en porterai jamais. Il ni a rien de scientifiquement crédible dans aucune décision prise depuis le 13 mars 2020. Avoir peur de mourir au détriment de vivre pleinement. Pathétique. Je recommencerai les trip en moto quand la folie sera terminer pas avant. Merci Didier pour tout ce que tu écris. Bonne fin de saison.

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    • Pierre G

      100 % d’accord !

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  9. Olivier Wagner

    Magnifique Didier. Je partage tellement ce point de vue. Moi non plus survivre ne m’intéresse pas. Je veux vivre et nous sommes arrivés dans une apothéose du principe de précaution qui affadit, qui édulcore le moindre de nos plaisirs. Il y a déjà tant de barrières, d’interdits, de règles à suivre. On sait déjà que nos moteurs seront tôt ou tard interdits pour des raisons de pollution. J’en arrive même à me dire qu’il serait plus heureux de mourir avant qu’on en soit là. Bien sûr porter un masque n’est pas un gros effort, mais c’est une petite concession de plus à la liberté, une petite humiliation de plus qui personnellement me met en rage contre moi-même parce qu’elle est le signe que je ne suis pas l’homme libre que je prétends être.

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    • Didier Constant

      Merci de ton commentaire Olivier ! J’ai toujours su que nous étions sur la même longueur d’ondes. En espérant te voir bientôt ;-)

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  10. Patrick Thibaudeau

    Bonjour Didier,
    J’ai beaucoup apprécié vous lire ce matin. Matière à réflexion pour sûr.
    Ma copine et moi avons parcourus la route des baleines jusqu’au bout cet été en plus d’un beau détour vers la Manic.
    Nous avons vu plusieurs masques et comportements douteux mais pas une seule baleine!

    Salutations,
    Patrick

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  11. Marc Provencher

    Un beau texte Didier, j’aime lire ou écouter des opinions et des points de vue différents des miens et surtout quand cela est fait avec respect et intelligence. Cela me fait grandir que je sois d’accord ou non. Ça me permet de voir parfois les choses sous un autre angle. Bonne route !

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  12. Claude Lauzon

    Salut Didier, toujours intéressant. Pour faire suite au commentaire du dernier interlocuteur, je trouve que trop souvent on manque cruellement d’esprit critique, d’analyse et surtout d’ouverture, mais bon.
    Les anciens romains l’avaient bien compris, du pain et des jeux.
    En attendant continue ton bon travail, toi seul peux citer les grands auteurs comme tu le fais.
    À bientôt
    Claude

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  13. Pierre G

    Il est parfait ce texte !

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  14. Brown Giovanni

    Magnifique texte qui exprime bien ce que je pense ( et je ne suis pas le seul ) sans pouvoir le déclamer si brillamment. J’ajouterai qu’il faut diviser pour régner et que quand je voit qu’au sein d’un groupe d’amis de longue date il y a des tentions suite aux avis divergent de chacun sur la question, je me dit que distanciation certes il y a, mais pas que sanitaire. Et quand la solidarité recule…

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  15. J-F Béliveau

    Savoureux texte, comme toujours… Qui me rejoint tellement… Quand j’étais petit, on me disait « tu pourras le faire quand tu seras grand… » Maintenant que je suis grand, je constate que je pouvais en faire d’avantage quand j’étais petit… Tout compte fait, on n’était moins  » gouvernementé »… On peut remercier ceux qui nous critiquent lorsqu’on énonce cet incessant recule de nos droirs et libertés. C’est signe qu’ils sont encore capables de réagir à quelque chose…Ironiquement, s’il est toujours toléré de le faire, je leur répondrais : on n’est pas parfait, imaginez les autres…
    Au grand plaisir de vous relire…
    J-F

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  16. Bracam

    Salut les gens de là-bas, ce texte est bon. Rien ne permet de savoir s’il nous dit quoi que ce soit du futur, petite ironie… en guise de préservation tant je ressens de justesse dans l’analyse proposée. Mettons qu’elle puisse être discutée ? Nous voici à la seconde embarqués dans des compromis sur le port du masque,dont pourtant nous venons peut-être de considérer les utilisations autoritaires. À cet instant nous inventons les arrangements qui viennent contredire nos espoirs prétendus de liberté, d’humanité, de responsabilité. Nous adoptons, je viens de le lire, les diktats de grand Tout sanitaire. Nous cherchons des échappatoires, nous aurions trouvé des stratégies d’évittement et nous en serions fiers. J’ai quand même voyagé, ou le merveilleux ils n’auront pas ma liberté de penser… en substance. Alors, démasqués ?

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