…ou la mécanique de la peur
Publié le 25 août 2020
Cette semaine, en allant faire des courses, j’ai croisé un motocycliste qui portait un masque sous son casque. Pas un vulgaire tour de cou ; ça, j’en porte souvent un. Non ! Un masque en tissu réutilisable. Sur le coup, j’ai cru à une mascarade, mais en parlant avec lui, j’ai compris qu’il était sérieux. « Je n’ai pas envie de mourir ! » m’a-t-il répondu le plus sérieusement du monde. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’on était mal barré. Que rien n’irait mieux ! En tout cas pas de sitôt.

Photos © Didier Constant, R-Pur
Parfois, j’ai le sentiment de vivre dans une dystopie. Prisonnier d’une société qui pense pour moi, planifie pour moi, agit pour moi. Qui me déresponsabilise et ne me laisse pas le choix de déterminer comment je veux vivre, encore moins mourir. Car aujourd’hui, on n’a plus le droit de mourir. Pas plus à moto — une activité jugée dangereuse qu’il faudrait bannir — que d’un accident stupide, d’une maladie ou d’un virus malicieux. Il faut vivre coûte que coûte. Ce n’est pas tant la qualité de notre vie qui compte, mais sa durée. Ériger le principe de précaution en dogme est liberticide et potentiellement dangereux. Surtout quand le remède est pire que le mal…
Dans Fahrenheit 451, le célèbre roman de Ray Bradbury, un personnage demande au héros s’il vaut mieux être heureux qu’être libre. Comme s’il fallait choisir entre les deux. Comme si le gouvernement avait pour mandat d’assurer notre bonheur à tout prix. Envers et contre nous.
En fait, il ne peut y avoir de liberté sans responsabilité, sans conscience. Pour Sartre et les existentialistes, l’homme existe d’abord et, en fonction de ses choix, il devient ce qu’il est. L’homme est entièrement responsable. Il est « la série de ses actes » et, à ce titre, il est imputable de ceux-ci. En choisissant l’homme qu’on est, on crée une image de l’homme tel qu’on le conçoit : on crée l’humanité à sa façon. Si on donne à l’État le mandat de choisir à notre place, l’humanité que l’on façonnera ne sera pas belle à voir. Et nous n’aurons que nous à blâmer.
Les motocyclistes ont toujours été considérés, à juste titre, comme des marginaux un peu aventuriers, un peu fous, un peu rebelles. Mais c’est de moins en moins vrai. Beaucoup d’entre eux sont rentrés dans le rang. Eux qui risquent leur vie tous les jours sur les routes ou sur les circuits, sciemment, avec une certaine fierté qui frise parfois la défiance, réclament aujourd’hui qu’on les protège d’eux-mêmes et de leur passion. D’un virus invisible. Ce qui nous fait parfois douter de son existence.
Benjamin Franklin aurait écrit qu’« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. » Il est vrai que la liberté représente un risque. Mais c’est un beau risque. Un que nous devons courir, même s’il fallait en mourir. Sans cela, nous deviendrions des sujets, non plus des citoyens et encore moins des hommes.
Dans l’industrie motocycliste, les années 2010 ont été celles de l’aventure. Comme concept. Comme produit. Comme mode de vie fantasmé. Les marketeurs de toutes les marques en ont fait leur cheval de bataille. Leur leitmotiv. Leur vocabulaire. Pas un lancement, pas une présentation, pas une pub qui n’intègre le mot « aventure » toutes les dix lignes. Au point où le terme est désormais galvaudé. Vide de sens. Et colle au palais quand on essaie de le prononcer.
Désormais, l’aventure se résume à aller faire l’épicerie, la peur au ventre. Une peur irraisonnée. Contre-productive. Paralysante. Vivre est devenu un sport extrême. Une maladie mortelle.
Je ne suis pas médecin, ni épidémiologiste, ni chercheur. Encore moins scientifique. Je ne sais pas à quel point ce virus microscopique menace réellement notre santé. Je ne sais pas si les mesures que l’on prend pour l’éradiquer sont bonnes, voire efficaces. Je ne sais pas si nous vivons une paranoïa systémique. Je ne sais pas qui a tort ou raison dans ce faux débat. Ce n’est pas mon propos. Je ne suis qu’un observateur impartial. Un éthologue dilettante. Un comportementaliste curieux qui regarde les gens vivre, agir et réagir. Qui note. Qui analyse. Et je vois bien que ce virus change notre façon d’appréhender la vie et le monde, notre manière de vivre. Qu’il nous amène à considérer les autres comme des menaces à notre bien-être personnel. Il est aberrant de constater qu’une partie de la population accepte presque de bon gré de remettre en question des acquis obtenus de haute lutte, au fil des siècles, comme le droit aux vacances, le droit de voyager, le droit de s’instruire, le droit de se divertir.
Pour certaines personnes de ma génération, avec lesquelles je partage une utopie humaniste, ce qui se passe aujourd’hui est inconcevable. Qui eût cru que l’on puisse incarcérer la population mondiale avec son consentement ? Que l’on puisse l’inciter à troquer sa liberté contre un masque de papier ? Que la peur puisse avoir raison de la raison au point où cette population prétendument éduquée et conscientisée perde son sens critique et sa capacité de penser, de rêver ? Qu’elle en vienne à se méfier de tout et de tous, voisins, famille et amis inclus ?
Dans ma jeunesse, les motards parcouraient les pays lointains et les contrées exotiques sans craindre ni les maladies, ni les conflits, ni les interdits. Sans se prendre pour des aventuriers. Ils respectaient trop le mot et ce qu’il représentait pour s’en draper à la moindre occasion. Pour eux, les aventuriers étaient ceux dont les actions périlleuses, courageuses, changeaient le monde. Leur faisaient découvrir des lieux inexplorés, des populations inconnues, des modes de vie inédits. Au péril de leur vie. Au risque de perdre leur santé mentale. Voire leur fortune.
Aujourd’hui, on n’ose plus voyager en dehors de notre propre cour ni aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte. On prêche la distanciation sociale comme si c’était la panacée (en fait on devrait plutôt dire distanciation physique, ça serait plus correct — « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur de ce monde », disait Camus, « ne pas nommer les choses c’est nier notre humanité »).
On incite à la méfiance et à la délation. On lapide publiquement ceux qui osent penser ou critiquer. Ceux qui osent se poser des questions. Ou pire, poser des questions. Le débat est désormais nul et non avenu si ce n’est pour cautionner la pensée dominante.
« L’aventure est au coin de la rue ! » scandait un slogan de mai 68. Aujourd’hui, aller au coin de la rue est devenu une aventure. Les mots sont les mêmes, mais ils n’ont pas la même signification.