« Éditos

Ou la misère des riches…

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En 2008, ma femme m’avait offert le coffret de ces deux expéditions en cadeau, pour Noël. Pour être franc, je les avais bien aimées. Le premier retraçait le voyage de 31 000 km, à motocyclette, entrepris par les acteurs britanniques Ewan McGregor et Charley Boorman, respectivement âgés de 33 et 38 ans lors du tournage. Leur périple les avait menés de Londres à New York, en allant vers l’Est, à travers l’Europe, l’Asie puis en avion jusqu’en Alaska, pour continuer par la route jusqu’à New York.

Le second, d’une longueur de 25 000 km, suivait nos deux vedettes de John o’Groats dans le nord de l’Écosse jusqu’au Cap, en Afrique du Sud, à travers 18 pays d’Europe et d’Afrique.

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À l’époque, le tourisme d’aventure devenait à la mode et l’histoire de nos deux jeunes acteurs motocyclistes était rafraîchissante et originale. Car les deux acteurs sont de vrais motards. Boorman a même participé au Paris-Dakar en janvier 2006, avec son ami Russ Malkin, le producteur des trois opus de « Long Way », et une équipe de soutien. Il a complété cinq jours de course, avant de se blesser et d’abandonner. Mais l’équipe a suivi l’épreuve jusqu’au bout pour terminer le documentaire « Race to Dakar ».

« Long Way Round » et « Long Way Down » portaient déjà en eux les germes de la gêne que j’ai ressentie dans « Long Way Up » dans la mesure où il s’agissait de superproductions hollywoodiennes hyper scénarisées mettant en vedette deux stars du grand écran (surtout dans le cas d’Ewan McGregor, interprète, entre autres, d’Obi-Wan Kenobi, dans la prélogie « La Guerre des étoiles »). Néanmoins, l’aventure de nos deux amis restait crédible et semblait sincère. Tout comme leur amitié.

Long Way Up

« Long Way Up » s’étale sur 11 épisodes. La série a débuté le 18 septembre 2020 sur Apple TV+. Elle documente le voyage à moto entrepris en 2019 par nos deux « aventuriers », aujourd’hui âgés de la cinquantaine, d’Ushuaia en Argentine à Los Angeles, en Californie. Un périple de près de 21 000 kilomètres, à travers 13 pays, en 100 jours, à l’automne 2019.

Pour l’occasion, Ewan et Charley pilotent des prototypes de motos électriques Harley-Davidson LiveWire transformées à grands frais en motos d’aventure par la firme de Milwaukee, pour les besoins de la série. Ils sont accompagnés des réalisateurs/producteurs David Alexanian et Russ Malkin et des directeurs de la photographie Jimmy Simak et Claudio Von Planta. Ce dernier accompagne Ewan et Charley sur une Harley à moteur thermique et les filme. Le producteur associé Taylor Estevez et le directeur de la photographie Anthony Von Seck se joignent également au groupe qui suit l’itinéraire d’Ewan et Charley dans des prototypes de camionnettes électriques Rivian construits spécialement pour le voyage.

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Pour ce troisième opus, l’équipe a grossi, tout comme les budgets de la série. Des équipes locales, avec plusieurs personnes chargées de veiller au déroulement sûr et sécuritaire de l’aventure — si on peut encore utiliser ce mot particulièrement galvaudé dans le cas présent —, apportent un soutien logistique et humain à cette expédition. Et c’est là que les choses se gâtent.

Dès le premier épisode, on sent la présence des commanditaires — Arai, Belstaff, Cardo Systems, Sony, mais surtout Harley-Davidson et Rivian — dans le scénario. Pour permettre la recharge de ses pick-up durant le trajet, Rivian a équipé un camion d’un chargeur alimenté au diesel et implanté un réseau de bornes de recharge le long de l’itinéraire. Mais surtout, on ressent la volonté de ces compagnies et de l’équipe de nous convaincre de la pertinence du choix des véhicules électriques pour cette aventure. Alors qu’en fait, il s’agit d’une arnaque d’un point de vue purement écologique, car le bilan carbone de la série est catastrophique. Tout au long de celle-ci, les deux constructeurs envoient autos, motos et pièces de rechange par avion, en Amérique du Sud, mais aussi des techniciens chargés de résoudre, sur place, certains problèmes techniques. D’origine informatique, la plupart du temps — les véhicules électriques n’étant en fait que de gros ordinateurs énergivores montés sur deux ou quatre roues —, mais aussi mécanique.

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À plusieurs reprises, l’équipe transporte les véhicules et les pilotes par bateau ou par avion afin de contourner des zones qu’elle perçoit comme dangereuses, à tort ou à raison, dont le bouchon de Darién situé à la frontière entre la Colombie et le Panama. Le danger ne fait-il plus partie de l’aventure aujourd’hui ? Autre exemple : alors que nos deux protagonistes sont encore en Équateur, la moto d’Ewan ne se recharge plus. Après avoir consulté Harley, il est évident qu’il faut remplacer la batterie au complet. Ewan embarque alors dans un avion privé pour Panama, avec sa LiveWire, tandis que Charley continue le voyage jusqu’au Panama, par la route, accompagné de Claudio. Quand l’argent n’est pas un problème…

Les quatre premiers épisodes sont à mon avis les plus intéressants. Ils nous permettent de découvrir les sublimes paysages de l’Argentine, du Chili, de la Bolivie et du Pérou — les images aériennes capturées par les drones sont tout simplement spectaculaires — et mettent en exergue les problèmes techniques imposés par le choix des véhicules électriques. Dès le début, on découvre aussi que la vision de l’aventure qu’entretiennent désormais Ewan et Charley s’est embourgeoisée. Nos deux acteurs quinquagénaires sont aujourd’hui plus à la recherche de confort — ils couchent presque exclusivement dans des hôtels — que de découvertes et de péripéties. Si on fait abstraction de la visite de sites touristiques comme le Machu Picchu qui est l’une de rares « aventures » de ce voyage. Lorsqu’ils rencontrent des problèmes avec la douane, par exemple, ceux-ci sont pris en charge et réglés par les producteurs locaux. Ce qui ne serait pas votre cas en pareille circonstance. En fait, ils ont juste à piloter leur LiveWire, pendant que la production se charge du déroulement des opérations et des problèmes divers, car, rassurez-vous, ils n’ont ni incidents fâcheux ni mésaventures durant ce périple, autant d’événements qui sont habituellement le sel de l’aventure.

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Dans les épisodes centraux, on oublie les paysages grandioses et la découverte des pays traversés pour assister à des publireportages sur les activités et programmes que mène l’UNICEF — autre partenaire important de la série — en Bolivie, au Pérou et au Honduras. Des actions certes généreuses et utiles pour les populations qui en bénéficient, mais qui ne méritent pas tant de place dans un documentaire de ce genre.

Puis, lors des trois derniers épisodes, on traverse l’Amérique centrale à la vitesse de l’éclair. Ainsi, au Mexique, l’équipe achète et transforme un autobus scolaire pour traverser le pays. L’idée étant de recharger les motos et de dormir dans le bus tout en roulant de nuit, sans jamais avoir à s’arrêter, pour des raisons de sécurité, semble-t-il. Le Mexique est un pays dangereux. C’est bien connu ! Dans ces épisodes, l’équipe consacre plus de temps au processus d’achat et de modification dudit bus qu’ils n’en passent à l’utiliser. Sans parler de l’argent investi dans le projet. En pure perte faut-il dire, puisque lorsqu’ils atteignent la frontière américaine, ils laissent le bus derrière eux. Du coup, nous ne voyons quasiment rien des paysages pourtant magnifiques du Mexique et le message véhiculé sur ce pays est négatif voire méprisant.

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Et que dire du dernier épisode, celui du retour sur Los Angeles. On y survole les magnifiques étendues désertiques du Nouveau-Mexique et de l’Arizona — ce qui, franchement, aurait mérité d’y consacrer plus de temps — pour assister aux retrouvailles des acteurs avec leurs familles et leurs amis. Sans oublier un incontournable arrêt de relations publiques dans une concession Harley-Davidson de Los Angeles. La fin est précipitée. Bâclée. Comme si les réalisateurs n’avaient plus rien à dire, plus rien à montrer. La boucle est bouclée.

La série est certes bien réalisée — les images sont sublimes — et plutôt divertissante. Mais elle n’a plus le parfum de l’aventure.

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Personnellement, je pense que le choix des Harley-Davidson LiveWire et des pick-up Rivian n’était pas judicieux. Il a dilué l’essence de la série ou profit d’un message pseudo écolo qui n’est pas appuyé par les actions de l’équipe dans le documentaire. Le message que je retiens est que les véhicules électriques ne sont pas encore adaptés à ce type de voyage, en raison de leur faible autonomie (environ 210 km dans le cas de la série), de la difficulté à recharger les batteries rapidement et efficacement, n’importe où, mais aussi de la complexité des réparations et de l’approvisionnement en pièces détachées, le cas échéant. Ce genre d’expédition n’est réalisable qu’à condition de disposer d’un budget colossal et d’une équipe de soutien prête à intervenir et à résoudre les problèmes inhérents à ce type de véhicules.

L’omniprésence des commanditaires dénature la série qui perd en crédibilité et en intérêt. Ce qui n’était pas le cas des deux séries précédentes. Certes, BMW fournissait des motos et des tenues aux deux pilotes, mais la compagnie allemande ne s’impliquait pas dans la logistique du voyage et n’intervenait pas en cas de pannes ou de bris mécaniques. Les pilotes et l’équipe étaient laissés à eux-mêmes. Comme c’est le cas pour tout aventurier qui se respecte.

En tant que spectateur, j’ai trouvé que l’aventure s’était vidée de son esprit. Qu’elle était devenue un vulgaire documentaire commercial. Un gros coup de pub si vous préférez ! Doublé d’une campagne de prosélytisme à peine subtile. Je n’ai pas ressenti le lien qui m’avait uni à McGregor et Boorman, il y a presque 20 ans. À l’époque, je vivais leurs péripéties par procuration, mais pas cette fois-ci. Je n’ai pas retrouvé la petite étincelle qui a rendu les documentaires « Long Way Round » et « Long Way Down » si intéressants. En fait, « Long Way Up » est l’antithèse de l’aventure. Il me fait d’autant plus apprécier les exploits des simples aventuriers qui ont entrepris ce même périple en quasi-autonomie et en solitaire. Avec les moyens du bord. Au guidon de motos thermiques polluant nettement moins en fin de compte.

Vidéoclip

3 résponses à “Long Way Up”

  1. Guy Parrot

    Si tu veux suivre une vraie aventure en tomo sur YouTube, tu trouveras celle-ci: https://www.youtube.com/user/onherbike
    Elle est partie d’Australie en 2017 avec sa F800gs et s’est rendue jusqu’en Suisse en traversant toute l’Asie à partir de la Corée du Sud.
    Une jolie nana en solitaire à travers 22 pays, ça doit pas être évident.

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  2. Didier Constant

    Merci Guy ! À bientôt !

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  3. Marc-Antoine Methot

    Voilà qui résume très bien ce que j’ai ressenti à regarder la série jusqu’à maintenant. Je n’ai pas encore vu la finale, j’espèrais toujours un rebondissement qui me permettrait de retrouver ce que j’ai ressenti dans le long way around, mais il semble que je devrai rester sur ma faim.

    Marc-Antoine

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