« Éditos

Ou l’illusion de la liberté illimitée...

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Photos : Didier Constant et DR

Récemment, j’ai assisté à un concert de Zachary Richard, à la Maison de la culture Mercier. Un moment d’intelligence, de sensibilité et de grâce partagé. Zachary est un poète et un chanteur que j’adore. Tout d’abord, il est de ma génération. Il me ressemble et, comme moi, c’est une âme exilée. Il me parle. J’aime son humanisme et son humanité. On partage les mêmes valeurs et les mêmes angoisses, les mêmes aspirations et les mêmes craintes.

Dans une de ses chansons intitulée « Jésus en arrière »* (Cœur fidèle — 2000), il aborde un thème chargé de nostalgie qui me touche profondément. Celui de la liberté « dans la forme d’une clef d’une 55 Chevrolet Bel Air… » C’est générationnel. Incurable !

« On est en train de cruiser down the highway,
Faisant cent vingt miles à l’heure ;
Chantant toutes les chansons à la radio.
Marie en avant, à côté de moi,
Les douze apôtres et Jésus en arrière. »

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Ce texte vous touchera à coup sûr pour peu que vous ayez passé le cap de la soixantaine et vous rappellera certainement des souvenirs merveilleux d’un temps révolu. Comme L’Ace de Pique de la chanson* j’ai appris à conduire à une époque bénie où la vitesse n’était pas limitée à outrance. Où le port du casque n’était pas obligatoire (personnellement, j’ai toujours porté un casque, par goût et par choix) et où l’électronique était inexistante. Où l’on était libre de penser et d’agir en son âme et conscience. Où la mobilité vous donnait des ailes et débouchait sur un horizon sans borne ni frontière. Du moins, c’est ainsi que nous le percevions à l’époque.

En lisant attentivement les paroles de cette chanson et en me remémorant mes propres souvenirs, je réalise qu’il peut être difficile aujourd’hui de faire comprendre aux jeunes générations ce que représente pour nous le concept de liberté « élargie ». Sans limites de vitesse ou d’action.

L’exercice de la liberté est différent pour chacun. Il dépend de notre éducation, de nos valeurs, de notre environnement et des contraintes sociales en vigueur. Quand on a été élevé dans un monde borné, avec des jalons précis, on définit notre liberté à l’intérieur même de ces limites, comme si elles étaient justes et naturelles — après tout, ne les a-t-on pas adoptées pour notre bien ? — et on conçoit difficilement que quelqu’un puisse exiger plus.

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Une situation parfaitement illustrée par l’axiome révolutionnaire à la base de la démocratie moderne : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » (art. 4 de la Déclaration des droits de l’homme) ou, sous une autre forme, « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». Un postulat généralement considéré comme altruiste et généreux, bien qu’il soit largement invoqué pour brimer la liberté de l’Homme partout sur la planète. Et qui fait une distinction fondamentale entre liberté individuelle et liberté collective. Dans plusieurs démocraties modernes, on estime que la dernière doit primer sur la première. Et pour l’encadrer ou la limiter, on parle de libertés au pluriel, pour faire la distinction entre ce que la société accepte, mais surtout encadre et ce qu’elle rejette. Des libertés formatées — d’expression, d’opinion, de conscience,  d’association, de circulation, de culte, de la presse ou encore syndicale — remplacent la liberté tout court. Laquelle n’a plus cours.

Le problème aujourd’hui c’est que certains états dissocient liberté et responsabilité. En effet, plus on réduit les libertés dans une société, plus on déresponsabilise ses citoyens. Comme le faisait remarquer le philosophe d’origine grecque Cornélius Castoriadis (1922-1997), « liberté et égalité s’impliquent réciproquement ». Si un individu a plus de pouvoir que moi, il est alors en capacité d’attenter à ma liberté. Ce qui est inacceptable dans une société juste et équitable.

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La liberté est une notion floue et subjective. Elle n’a pas la même signification ni les mêmes implications pour tous. Ainsi, la liberté qu’évoque Jack Kerouac dans son roman « Sur la route » n’a rien à voir avec celle que peuvent expérimenter les aventuriers modernes avec leurs GPS, leurs téléphones intelligents, leurs cartes de crédit Or ou Platine et leurs grosses motos suréquipées. Même chose pour un habitant de l’île Amsterdam (ils sont une petite quarantaine isolés du monde extérieur sur un îlot de 70 km-carré perdu au centre méridional de l’océan indien, entre les îles Kerguelen et l’île Maurice). Pour lui, la liberté est avant tout géographique. Elle se limite au pourtour de son îlot duquel il ne peut s’échapper que très difficilement. Pour l’occidental moyen, la liberté signifie voyager là où il veut, quand il veut et avec qui il veut. Tandis que pour un Érythéen, qui vit dans l’une des dictatures les plus violentes du monde, la liberté se résume à vivre une journée de plus sans se faire emprisonner ni assassiner. Et tenter de survivre à la famine et à l’arbitraire. Dans ce cas précis, la liberté est vitale.

Aujourd’hui, dans les pays occidentaux, la liberté acquise au fil des siècles et des luttes sociales s’étiole sous la pression des régimes liberticides. Surtout depuis le 11 septembre 2001. On a réussi à convaincre les citoyens qu’il fallait en abandonner de larges pans au profit d’une sécurité illusoire qu’aucun état n’est pourtant en mesure de nous garantir. « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux », disait justement Benjamin Franklin.

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En la matière, je me sens proche de l’humanisme de Saint-Augustin quand il déclare « Aime, et fais ce que tu veux ! » Un aphorisme qui combine la devise des épicuriens, dans sa première partie et la pensée anarchiste, dans la seconde.

De façon générale, la liberté est un concept qui désigne la possibilité d’action ou de mouvement. Et je trouve curieux qu’à une époque hautement technologique qui mise sur la vitesse, la performance, la rentabilité et l’efficacité, on fasse tout pour limiter notre mobilité en essayant de nous convaincre que cela nous donnera accès à une liberté plus grande encore. On m’a enseigné qu’avec l’âge venait la sagesse, avec les voyages la compréhension. Mais là, je dois avouer que plus je vieillis, plus je voyage et moins je comprends la société contemporaine. En quoi rouler moins vite, moins loin et sous le regard constant d’automates verbalisateurs contrôlés par des décideurs avides de pouvoir, sans âme ni conscience, nous rendrait-il plus libres ? Ma logique s’émousserait-elle ? À moins que ce soit la rhétorique qui évolue !

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Chevrolet Bel Air 1955

* Jésus en arrière — Zachary Richard, Les Éditions du Marais Bouleur

Mon nom c’est L’Ace de Pique et je viens de Moncton,
Mais ça veut pas dire que j’aime le Nouveau-Brunswick,
Mon père est bûcheron, il travaille de temps en temps,
Et ma mère vend la poutine au bord de la 106.

En dessous de mon lit dans une petite boîte à bijoux,
Entre ma bouteille et mon pistolet,
C’est la liberté dans la forme d’une clef
D’une 55 Chevrolet Bel Air.
C’est un 265 que j’ai alésoiré,
Ça fait 299 chevaux ;
Deux fois quatre barils, c’est comme cent mille fusils,
Quand j’ouvre sa gorge elle rugit comme un lion.

On est en train de cruiser down the highway,
Faisant cent vingt miles à l’heure ;
Chantant toutes les chansons à la radio.
Marie en avant, à côté de moi,
Les douze apôtres et Jésus en arrière.

Dans le bon vieux temps avant la transmission automatique,
Dieu créa le ciel et la terre,
Au septième jour, ça lui prenait une voiture,
Ça fait que Dieu créa la Chevrolet Bel Air.

On est en train de cruiser down the highway,
Faisant cent vingt miles à l’heure ;
Chantant toutes les chansons à la radio.
Marie en avant, à côté de moi,
Les douze apôtres et Jésus en arrière.

Mon chanteur préféré c’est Elvis Presley,
Ma couleur préférée c’est bleu du ciel,
Tant qu’aux automobiles, il n’y a rien à dire
Si ce n’est pas un Chevrolet Bel Air.

On est en train de cruiser down the highway,
Faisant cent vingt miles à l’heure ;
Chantant toutes les chansons à la radio.
Marie en avant, à côté de moi,
Les douze apôtres et Jésus en arrière.

On est en train de cruiser down the highway,
Faisant deux cents miles à l’heure ;
Chantant toutes les chansons à la radio.
Eh, Marie, passe-moi une autre bière,
Et passe donc une à Jésus en arrière.

3 résponses à “Liberté, égalité, mobilité !”

  1. Patrick Laurin

    Wow et Re-Wow!

    En plein dans le mile ! Superbe exposé, intelligent, factuel et analytique. J’adore les paroles de la chanson. De plus ça m’a fait penser à la chanson Ace of Spades de Motorhead. Une chanson empreinte de liberté, avec le jeu en plaisir de vivre.
    Ce texte devrait être lu à l’école, peut-être qu’ils comprendraient d’où viennent leurs parents et grands-parents.
    En tout cas très bien écrit et je partage l’analyse et l’exposé.
    Sans aucun doute l’un, sinon mon édito préféré.
    Sûrement que je me reconnais !

    Patrick

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  2. Alain Paquin

    J’aime bien cette partie: « En quoi rouler moins vite, moins loin et sous le regard constant d’automates verbalisateurs contrôlés par des décideurs avides de pouvoir, sans âme ni conscience, nous rendrait-il plus libres ? Ma logique s’émousserait-elle ? À moins que ce soit la rhétorique qui évolue ! »

    C’est le résultat d’une liberté collective dirigée par des gouvernements (à tous les paliers) afin de nous contrôler au lieu de s’attaquer à ceux & celles qui briment réellement la liberté d’autrui. Beaucoup plus facile de cette façon sans être la meilleure solution et de plus, c’est du capital politique.

    Alain

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