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Ou quand le marketing s'approprie notre passion !

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Pour vivre l’aventure, pas besoin de se perdre dans le désert ou de se couvrir de boue de la tête aux pieds. L’aventure est un état d’esprit, pas une mode ni un modèle de moto. Comprenez-moi bien : j’adore les grosses aventurières. Ce sont à mon avis les meilleures motos pour voyager loin, avec armes et bagages. Mais je n’adhère pas au discours piblicitaire qu’elles véhiculent.

En latin, le terme adventura qualifie une suite de péripéties et de rebondissements, constituant le plus souvent la trame d’une histoire fictive ou réelle ; il peut également s’agir d’un événement fortuit, singulier ou surprenant, qui concerne une ou plusieurs personnes.

L’écrivain Milan Kundera définissait quant à lui l’aventure comme une « découverte passionnée de l’inconnu ». Une définition beaucoup plus large et sexy que le sens étriqué qu’on lui donne aujourd’hui.

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Mais les marketeurs ne voient pas les choses ainsi. Ils nous vendent du rêve à crédit, de la passion de pacotille, à grand renfort d’images-choc dans des décors enchanteurs où nous ne poserons jamais les roues, pour la plupart d’entre nous.

Pourtant ce créneau est en pleine croissance. Ainsi, aux États-Unis, pays du custom roi, il est passé de 4,9 % des ventes de motos neuves de plus de 500 cc en 2008 à 8,5 % en 2018. Et la courbe de progression ne montre aucun signe de fléchissement.

Il s’agit donc d’un segment porteur du marché motocycliste. La moto la plus vendue en occident depuis le début des années 2000 est l’iconique BMW GS à moteur Boxer. Il s’en serait écoulé plus de 120 000 unités, tous modèles confondus (1000, 1100, 1150, 1200) en près de 18 ans. Un chiffre que les autres constructeurs sont loin d’ignorer et qui justifie leur volonté farouche d’affubler de plus en plus de leurs modèles du qualificatif magique.

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Personnellement, cette pratique me gave et si une Honda CB500X peut être classée comme moto d’aventure, alors n’importe quelle routière peut hériter de ce sobriquet risible. Dans les années 90, mon ancien patron est allé à la Baie-James, par les trails, avec une Honda Gold Wing 1200. Une grosse routière luxueuse. En aucun cas une monture d’aventure. Néanmoins, son périple était aventureux, lui. Et les péripéties qu’il a vécues, épiques.

À mon avis, les motos d’aventure sont l’expression d’un paradoxe. Alors que celles-ci nous sont présentées comme des machines destinées à franchir tous les obstacles, sur les routes les plus difficiles au monde, là où l’asphalte ne s’est jamais étendu, la grosse majorité d’entre elles ne prennent la poussière que dans le garage de leurs propriétaires, durant l’hiver. Un peu comme les VUS pour faire une analogie avec le monde de l’automobile. Vendus à des tarifs prohibitifs et bardés de technologies inutiles, ces tanks sur deux roues flattent l’ego de leurs propriétaires qui s’imaginent en découvreurs des temps modernes sur les boulevards urbains. Mais dites-moi, où se loge l’aventure au milieu des GPS, des téléphones intelligents et autres béquilles électroniques qui aseptisent notre passion ?

Le hors route expose les néophytes à des risques très élevés — voire létaux —, beaucoup plus que le pilotage sur route où la grande majorité d’entre nous possède un bagage de connaissances et de techniques plus vastes, acquises à vélo, en auto et à moto, sur une longue période de temps. Il faut bien reconnaître que nous n’avons pas tous les compétences d’un Stéphane Peterhansel ou d’un Cyril Despres — deux pilotes que j’admire et avec lesquels j’ai eu l’occasion de rouler —, lorsqu’il s’agit d’affronter les sentiers.

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Personnellement, je me reconnais de moins en moins dans l’imagerie véhiculée par tous ces clips qui font la promotion de motos vantant un mode de vie réservé à de jeunes urbains aisés et barbus. De quoi me rendre pogonophobe si je ne l’étais pas déjà.

Dans notre société sécuritariste où l’étranger et l’inconnu sont pointés du doigt et accusés de tous les maux de la Terre, où l’âgisme est érigé en système, où l’on fait intervenir les avocats à la moindre occasion, où l’on s’insurge contre les « vides juridiques », l’aventure est dépouillée de son sens profond. Il n’est plus question d’une « découverte passionnée de l’inconnu » — trop dangereuse aujourd’hui —, mais d’expériences insignifiantes entre gens du même monde, du même milieu, du même âge. Un entre soi réconfortant.

Pour moi, l’aventure c’est élargir le champ des possibles. C’est explorer le monde et les gens — par la route ou les chemins, comme ça vous chante — errer, se perdre et se retrouver. C’est l’occasion de rencontres chaleureuses avec d’illustres inconnus ou des amis chers. Mais c’est surtout le temps d’un conciliabule avec soi-même. Pour mesurer le chemin parcouru pour aller de soi à soi, en passant par les autres. C’est vivre !

5 résponses à “Aventure (s) à vendre ?”

  1. Philippe Causse

    Un grand Bravo Didier, tellement vrai et aussi rassurant de voir qu’on est plusieurs à penser la même chose… On se sent moins seuls…. Merci !

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  2. Patrick Laurin

    Tellement vrai comme constat.

    Cela rejoint ce que je pense aussi, bien sûr tu essuieras les représailles des égo démesurés. Mais ont s’en fou laissons leurs illusions …

    Pat

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  3. Sestier pascal

    Chaque fois juste,chaque fois tu trouve les mots qui nous transportent dans la réflexion et chaque fois ,quand je fini t’es ligne ,je me dit ( ben ….oui …évidemment)

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  4. Nicolas Bouliane

    Peut-être que les Vrais Aventuriers™ devraient apprendre de ces gens qui montent en selle sans tenter de prouver quelque chose. Si on parle des propriétaires qui veulent flatter leur égo, on devrait mentionner cette élite auto-proclamée qui mesure les autres par la provenance de la poussière sous leur moto.

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  5. Denis

    à tout nivaux, la pub vends du rêve, bien plus souvent que le bien comme tel. je suis d’accord avec le « pitch » ici, mais sans diminuer la « faute », et surtout pas proposer de niveler par le bas… ce n’est plus anormal aujourd’hui. dg

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