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Ou s’agit-il d’un concept désormais vide de sens?

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Photo d’ouverture : Thierry Sabine dans le désert © L’équipe — Autres photos: © Didier Constant, Patrick Laurin 

Je doute que Sabine se soit un jour posé la question en ces termes. En plus d’être un visionnaire, c’était un passionné, un homme d’action que les obstacles n’arrêtaient pas, bien au contraire. Il s’en inspirait, s’en nourrissait. Jusqu’à cette fameuse dune…

À l’époque de la création du Dakar, personne n’aurait pu prédire que les motos d’aventure deviendraient un segment porteur du marché motocycliste, au point que la moto la plus vendue et la plus iconique de BMW soit une aventurière. Un gros trail comme disent mes amis français.

Pourtant, au fur et à mesure que le concept devenait à la mode, il se diluait, s’aseptisait. Depuis 2009, le Dakar n’est plus africain et ne fait plus rêver les motocyclistes. Il n’est qu’un ersatz de ce qu’il fut jadis, à l’époque de sa grandeur. Pour beaucoup d’amateurs de la première heure, il ne représente même plus une aventure. Tout juste une épreuve sportive dénuée d’intérêt. Il y a bien encore quelques pilotes pour y rêver, mais ils sont de moins en moins nombreux. Et de plus en plus professionnalisés.

Pourtant, l’imagerie que le Dakar a véhiculée pendant ses premières années est encore porteuse d’espoirs et de rêves, ce qui explique pourquoi les constructeurs, BMW et KTM en tête, mais aussi Honda et Yamaha, à une échelle moindre, s’en sont emparés et tentent de nous la revendre à prix d’or. Après l’avoir débarrassée de ses aspects hasardeux.

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Dans nos sociétés occidentales, on a dépouillé de son sens profond le principe même d’aventure. On en fait une activité vénale. Un divertissement dénaturé, accessible à tous ceux qui ont suffisamment de moyens et de temps libres pour se l’offrir. Sans valeur intrinsèque, si ce n’est monétaire. Sans notion de dépassement de soi, d’accomplissement ou de transcendance. Sans humanité. De fait, la seule aventure qui s’offre encore aux humains c’est de réinventer une société dans laquelle l’Homme et la Nature seraient au centre de leurs préoccupations profondes. « Du passé faisons table rase… » comme le préconisait déjà l’Internationale en 1888.

L’aventure est un état d’esprit, pas une mode ni un modèle de moto. Acheter une bécane de près de 30 000 $ bardée d’électronique et équipée d’un GPS ou d’une balise Spot pour aller « se perdre » dans des sentiers répertoriés ne constitue pas vraiment une aventure au sens premier du terme. D’où le besoin impérieux qu’éprouvent certains d’entre nous de redéfinir leur pratique de la moto. De repenser l’aventure en des termes plus appropriés.

En latin, adventura qualifie une suite de péripéties et de rebondissements, constituant le plus souvent la trame d’une histoire fictive ou réelle; il peut également s’agir d’un événement fortuit, de caractère singulier ou surprenant, qui concerne une ou plusieurs personnes. L’écrivain Milan Kundera définissait l’aventure comme une « découverte passionnée de l’inconnu ». Une définition beaucoup plus large que le sens étriqué qu’on lui donne trop souvent. Et qui ne nécessite pas de se perdre dans le désert ou de se vautrer dans la boue comme des cochons dans une soue pour retrouver son authenticité.

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Même si l’aventure créé parfois une excitation psychologique et physiologique interprétée comme négative, à cause de la peur qu’elle peut engendrer, elle est le plus souvent ressentie comme expérience positive dans la mesure ou elle inclut cette notion de découverte, de sensation de se sentir vivant. C’est pourquoi on ne peut pas vraiment vivre l’aventure par procuration. On peut alimenter son imaginaire aux récits des aventuriers, mais il faut la vivre pour en devenir un soi-même. Et l’aventure peut poindre son nez au coin de la rue. Au détour d’un virage aveugle. À la sortie de l’autoroute. Dans un chemin de traverse. Elle n’est pas forcément extrême et encore moins planifiée.

Pour retrouver le sens pur de l’aventure, il faut revenir à l’essentiel et nous débarrasser de tout ce qui nous encombre aujourd’hui. Revenir à des plaisirs simples, comme celui de conduire une moto basique, se diriger avec une carte routière, payer avec des espèces sonnantes et trébuchantes, partager le gîte et le couvert avec des amis de rencontre ou des compagnons de fortune, inventer sa route au fil des changements de destinations impromptus. Errer, se perdre et se retrouver. Si l’aventure est une « découverte passionnée de l’inconnu », c’est aussi l’occasion de retrouvailles chaleureuses avec ses amis, mais surtout avec soi-même. Mesurer le chemin parcouru pour aller de soi à soi. Tout un programme!