« Éditos

ou le tunnel au bout de la lumière ?

Les Gorges du Verdon

Photos © Didier Constant, Nathalie Renaud, DR

Selon Dostoïevski, « vivre sans espoir, c’est cesser de vivre » et c’est exactement de que je ressens depuis un an ; j’ai l’impression d’avoir perdu le peu d’espoir qu’il me restait.

Certains pourraient croire que je suis victime de lypémanie*. Ce qui est en partie vrai seulement. En partie, car le problème, c’est que je n’ai plus envie de rien. Tout m’indiffère.

L’agueusie serait l’un des premiers signes de la COVID-19. Et même si je ne suis puis pas atteint par le virus, le simple fait d’en entendre parler et d’en subir les effets indirects crée chez moi une perte de goût accompagnée d’une athymhormie** profonde. Une indifférence affective envers les personnes, mais aussi les choses que j’aime habituellement. Un désintérêt général et persistant.

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J’ai le sentiment diffus de vivre le cauchemar de Bill Murray dans « Un jour sans fin » (Le jour de la marmotte, au Québéc). Chaque jour ressemble irrémédiablement au précédent. Et quoi que je fasse, je ne parviens plus à infléchir la courbe de mon destin.

Avant, je voguais entre spleen et idéal***. Aujourd’hui, je ne voyage plus. J’erre. Le spleen précède le désespoir ; l’idéal n’est plus. Il est entré en léthargie, entraînant la perte de la douceur de vivre qui m’accompagnait depuis mon enfance.

Je n’ai plus d’aspiration à la perfection. Je me tiens volontairement à l’écart du débat, désintéressé, impuissant et mélancolique, en proie à un ennui profond. Comme beaucoup de mes congénères, je me contente d’attendre. Mais quoi exactement ? Des jours meilleurs ? Un hypothétique retour à la normalité ? Je n’en sais vraiment rien. Je me demande même si j’attends quelque chose ou si je suis simplement en mode survie. En veille ! « Attendre est encore une occupation. C’est ne rien attendre qui est terrible, » disait le poète italien Cesare Pavese.

Crêt Bettex, Savoie

Chez moi, le voyage est une condition sine qua non du bonheur. Une activité vitale. Tout comme le besoin de rencontrer mes proches — famille, amis et compagnons d’aventure —, mais aussi de parfaits inconnus. Voyager c’est ouvrir les yeux pour la première fois sur des contrées et des gens qu’on ne connaît pas et qu’on découvre avec émerveillement. C’est mettre des mots et des images sur mes rêves. C’est donner vie à mon imagination débordante. C’est une façon de m’évader et d’être libre. C’est aller à la conquête de soi et découvrir la magie qui nous entoure. Le miracle des rencontres et des séparations, celui qui nous fait espérer une « revoyure » que l’on se souhaite avec une certaine légèreté, mais à laquelle on croit profondément.

Là, privé de voyages et forcé à l’immobilisme je me sens comme l’Albatros**** de Baudelaire que ses ailes de géant empêchent de marcher. Je suis un aventurier cloué au sol qui chevauche une moto de manège immobile. La route qui semble défiler sous ses roues inanimées est en fait le film de mes souvenirs.

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Moi dont le métier est de faire vivre l’aventure par procuration à mes lecteurs et de susciter des vocations, je perds petit à petit le désir, l’envie. Lesquels sont pourtant le carburant du rêve. Le moteur de l’aventure.

Ce qui différencie les aventuriers du vulgum pecus, c’est leur passion et leur conviction que tout est possible dès qu’on peut le rêver. Si vous leur enlevez cette utopie, il ne reste que des rêves stériles réduits en cendres dans le bûcher des désillusions. Le virus et les mesures qui l’accompagnent sont insidieux. Ils tuent chez nous ce qui est l’essence même de la vie, le rêve et l’espoir de sa réalisation. Ils s’attaquent à la liberté, idéal utopiste qui modèle l’âme des  poètes et des pelleteurs de nuages. Ils relèguent la Dolce Vita dans l’oubli.

Par moment, je m’interroge sur l’apathie des masses, mais aussi sur la mienne, devant l’ampleur de la catastrophe liberticide qui se déroule sous nos yeux. Je suis incrédule. Stupéfait ! Médusé ! Je n’arrive pas à comprendre qu’en moins d’une génération, on ait perdu le goût de la contestation, de la révolte. Que l’on ne soit plus capable de mener le moindre combat contre l’arbitraire, l’issue fut-elle aléatoire, voire fatidique et glorieuse, comme dans « Le convoi », de Sam Peckinpah, « Easy Rider » de Dennis Hopper ou encore « Point limite zéro », de Richard C. Sarafian, trois films qui ont marqué ma jeunesse rebelle. Brailler sur les réseaux sociaux est stérile autant qu’inefficace. Il faut se révolter, chacun à sa manière. Pour moi, ça passe par l’écriture, entre autres choses. Et pour vous ?

Col de la Bonette, Hautes-Alpes

Cesare Pavese, encore lui, disait « On ne se souvient pas des jours, on se souvient des instants ». Et, personnellement, j’ai le souvenir de moments magiques qui justifient malgré tout d’attendre encore un peu.

Pour de nombreuses personnes, voyager n’est pas vital. Au mieux, c’est une récompense qu’elles s’accordent pour ponctuer une année de dur labeur et de sacrifices. Mais pour moi, vivre sans voyager, c’est mourir à petit feu. Et comme je suis trop vieux pour mourir jeune, je vais m’éterniser encore un peu afin de voir si l’on ne peut pas vivre plusieurs vies en une. Qui sait ? Peut-être que la prochaine sera encore plus belle… Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. En tout cas, c’est ce que suggère la fin du « jour de la marmotte » ;-)


*LypémanieÉtat dépressif marqué par un grand abattement, une mélancolie profonde.

**Athymhormie : Indifférence affective.

***Spleen et idéal constitue la première section des Fleurs du mal de Charles Baudelaire, dont l’Albatros est le deuxième poème.

albatros

**** L’Albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

7 résponses à “Un jour sans fin…”

  1. Jean Désy

    Oui, j’ai le même sentiment de perte. À 66 ans, aussi passionné de voyage à moto, difficile de rogner à ce point sur le peu de temps qu’il reste.

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  2. Michel

    Comme je me recommais dans ce texte… En mode stand by depuis un an, une envie de rouler qui dépasse l’entendement… Toujours aussi agréable de te lire mon cher Didier.

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  3. Rémi Barrette

    Mêmes sentiments pour moi,

    Je devais faire la Route 66 pour mes 66 ans l’été dernier. Je vérifie s’il existe une Route 67 ou 68, au cas-où…
    Sans être en fin de carrière pour rouler à moto, les années passent et les capacités baissent.

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    • Didier Constant

      Je te comprends Rémi… et je te souhaite de faire la Route 69 pour tes 69 ans ;-)
      Bonne route mon ami !

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  4. Alain Paquin

    Tellement…

    * les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2020, environ 8 000 km de parcourus à moto alors qu’habituellement, c’est 18 000 km et + par saison. :)

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  5. Denis

    j’abonde, j’en rajoute… c’est pas d’hier que les motards sont touchés par la grande Main Sociale… Pléïades de restrictions, toujours plus invasives, au nom de la sacro-sainte « sécurité »… La société infantilise et ensuite justifie les contrôles par les comportements enfantins… C_o_v_i_d (restrictions) = la suite des choses déjà en marche, mais en puissance 10, en accéléré.

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  6. Pete Thibaudeau

    Tu décris ce que je ressens tellement mieux que j’aurais pu l’écrire… donc ça fait encore plus mal…

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